Commentaire Venezuela : la bérézina du récit américain

La nouvelle est tombée sans éclat, presque à contrecœur : la justice américaine a
discrètement amendé l’acte d’accusation de Nicolás Maduro, retirant le grief selon lequel le président du Venezuela serait le chef du fameux « Cartel de los Soles ». Une formule obsédante, répétée comme un mantra par l’administration Trump, relayée sans frein par une partie des médias, et devenue au fil du temps, un élément de langage plus qu’un fait démontré. En réalité, ce terme relevait bien davantage de l’imaginaire politico-médiatique que d’une organisation criminelle structurée. C’est précisément ce que reconnaît, à mots couverts, le document judiciaire révisé.

Washington s’était donc construit un ennemi commode : un « chef de cartel » à abattre, portrait taillé sur mesure pour justifier une politique agressive de sanctions, de pressions, et finalement pour légitimer aux yeux d’une partie de l’opinion publique, l’opération qui a abouti au « kidnapping » du président vénézuélien. Cette volte-face soulève une question embarrassante : comment une démocratie qui se réclame de l’Etat de droit a-t-elle pu brandir, comme vérité établie, une notion dont ses propres procureurs reconnaissent aujourd’hui la fragilité ?

Le contraste est saisissant entre la virulence des accusations initiales et la discrétion du rétropédalage. Le « hallali » politique s’achève dans un murmure judiciaire.
Quant aux médias, une partie d’entre eux a longtemps accompagné, voire amplifié, cette chorégraphie narrative. Le « cartel » a fait vendre, a fait peur, a fait dire. Sans toujours vérifier. Sans toujours douter. A force de répéter une fiction martiale, elle a fini par
sonner comme une évidence. Le révélateur est cruel : l’écosystème médiatique américain et occidental s’est montré vulnérable à une simplification qui arrangeait la diplomatie du moment. L’affaire laisse derrière elle un malaise profond. Pendant des années, un vocabulaire approximatif a façonné la perception mondiale d’un pays et servi de socle à des décisions lourdes de conséquences.

Et voilà que, soudain, la base juridique se dérobe, révélant l’architecture fragile d’un récit construit pour les besoins d’une politique plus que pour l’exigence de vérité. A cela s’ajoute une autre réalité, tout aussi dérangeante pour le récit américain : il est aisément démontré que le Venezuela, même s’il est frappé par le phénomène de la drogue, n’a ni la capacité ni l’infrastructure pour être l’exportateur majeur qu’a décrit Donald Trump. Le pays n’est ni un producteur significatif de cocaïne, ni un fournisseur de fentanyl comme le suggère la rhétorique trumpiste. L’immense majorité du fentanyl, responsable de la crise américaine des opioïdes provient d’autres pays, via des circuits identifiés. Le Venezuela est un territoire de transit ponctuel, pas une plaque tournante de la synthèse
chimique.

Là encore, la narration s’est avérée plus volumineuse que les faits.
Cette affaire rappelle sans détour la fable de La Fontaine, Le Loup et l’Agneau. Maître Loup voulait manger l’agneau : peu lui importait que celui-ci soit innocent. De même, dans cette version moderne, l’« ogre » Trump avait jeté son dévolu sur le Venezuela. Et derrière l’accusation de cartel, le véritable appétit pointait déjà : le pétrole lourd du pays, dont l’importance stratégique n’a jamais cessé d’attiser les convoitises. Les réactions poltronnes de la communauté internationale ont pesé bien peu face à cette détermination.
Face à cela, la Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, fait preuve d’un réalisme lucide : elle a choisi de prendre au sérieux les déclarations répétées de Donald Trump lorsqu’il affirme « avoir besoin » du Groenland.

Elle ne traite plus ces propos comme des excentricités, mais, comme l’expression d’une ambition stratégique assumée. Ce réalisme devrait inspirer d’autres dirigeants, car, il montre que les signaux verbaux d’un homme comme Trump ne sont jamais anodins. A trop minimiser ses annonces, on finit par lui ouvrir la voie. Il faut donc davantage de réactions fermes et coordonnées pour éviter à la communauté internationale la Bérézina géopolitique que cette vision pourrait infliger au monde civilisé. En d’autres termes, mieux vaut prévenir que constater, trop tard, qu’il avait annoncé la couleur.

Reste une leçon, à la fois journalistique et démocratique : quand la rhétorique précède les faits, la justice finit tôt ou tard par rappeler que les mots ont un poids. Et que les Etats, même puissants, ne peuvent indéfiniment confondre communication stratégique et vérité
judiciaire.

Christian Pogdnaba ZONGO

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