La journée nationale des coutumes et des traditions sera célébrée pour la troisième fois ce 15 mai 2026 au Burkina Faso. A cette occasion, Sidwaya a rencontré la princesse moaga, Yabré Juliette Kongo, promotrice du musée de la femme de Kolgonguéssé, dans la commune de Ziniaré, région d’Oubri. Dans cet entretien, elle salue la décision du gouvernement d’accorder une journée aux coutumes et aux traditions pour, selon elle, « réparer une injustice ». La descendante de Moogho Naaba Koom 2 appelle les femmes à occuper la place qui est la leur pour que la société soit meilleure.
Sidwaya (S) : En tant que femme politique et traditionnaliste, quel regard portez-vous sur la célébration de la journée du 15-Mai ?
Yabré Juliette Kongo (Y.J.K.) : Nous avons salué la date du 15 mai. Quoi qu’on dise, les religions traditionnelles sont des autochtones. Les autres sont venues et les autochtones les ont reçues à bras ouverts, à cœur ouvert, souvent aussi dans la douleur. Au départ, il y a eu des tortures, des situations qui étaient vraiment inhumaines et intraitables. Malgré tout, nos ancêtres ont reçu les autres et ils leur ont donné leur terre. Quand tu reçois quelqu’un et tu lui donnes ta terre, cela veut dire qu’il y a un minimum de confiance.
La religion traditionnelle est tolérante. Elle a accepté de recevoir les autres religions. Il faut que les autres respectent la religion traditionnelle. Et nous, nous sommes contents que le Président visionnaire, Ibrahim Traoré, ait donné une journée pour les coutumes et les traditions. C’est comme s’il réparait une injustice quelque part.
S : Etes-vous d’avis avec la manière de célébrer la journée du 15-Mai ? Certains exhibent les fétiches sur les réseaux sociaux ?
Y.J.K : Je suis peinée de voir que ceux pour qui le président se bat n’ont pas compris très bien la notion du 15-Mai. En fait, le 15-Mai, il ne s’agit pas de sortir les fétiches pour montrer à qui que ce soit, mais c’est une journée qui a été donnée pour que nous puissions nous asseoir avec nos enfants, leur parler de nos valeurs traditionnelles, de nos coutumes pour leur permettre de connaître nos valeurs ancestrales. Je voudrai interpeller ceux qui font des sacrifices bizarres sur les réseaux sociaux d’arrêter parce que cela ne construit pas. Au contraire, cela crée des problèmes. Chacun doit faire ses sacrifices dans la discrétion, dans le respect des traditions et faire ce qui peut profiter à nos communautés.
Dans nos valeurs traditionnelles, il y a des périodes, par exemple, pour faire les sacrifices, pour dire merci aux ancêtres. On peut demander aux ancêtres de nous aider pour une bonne saison. A la fin de la saison également, on fait des sacrifices pour dire merci aux ancêtres qui ont écouté nos prières. Et ça, on ne peut pas changer ces rituels, ni les dates. Maintenant, il y a aussi d’autres rituels en pays moaga où on donne un nom à un enfant. Cela se fait toujours dans certaines familles.
Moi, je ne peux pas renier mes racines. Je suis née moaga. Je suis née princesse. Je n’ai pas choisi d’être née dans la famille royale. C’est la nature qui m’a amenée dans cette famille royale. Et pour rien au monde, je ne vais abandonner ce que nos parents ont institué et ce que les parents nous ont donné comme instructions, ce qu’ils nous ont tracé comme chemin à suivre.
Cela n’empêche pas qu’on soit chrétien. J’ai été baptisée à l’âge de 4 ans. C’est moi-même qui ait réclamé le baptême. Parce que je suis née dans une famille chrétienne. Ma famille maternelle est chrétienne. Mon papa est chef traditionnel. Mais comme je suis née dans ma famille maternelle j’ai vu que tous les enfants partaient à la messe et prenaient la communion. A un moment donné, j’ai réclamé d’être baptisée. Et, on m’a baptisée. J’ai évolué dans la vie chrétienne pendant toute ma vie. Il y a des valeurs chrétiennes que j’ai et des valeurs traditionnelles qui font partie de moi. A un moment donné de ma vie, j’ai voulu être religieuse mais c’est une affaire de vocation.
Et j’ai fait mon expérience. J’ai beaucoup aimé parce que j’ai reçu une formation humaine et chrétienne qui m’a permis aujourd’hui d’être épanouie. Je respecte toute la hiérarchie catholique qui m’a permis à un moment donné de bénéficier de cette formation humaine et intellectuelle. Mais aujourd’hui, il y a parfois des gens qui m’interpellent pour me dire : « on ne te comprend pas ». Mais vous ne pouvez pas me comprendre puisque je suis une personne qui ne renie pas sa source. Je ne vais jamais renier mes racines.
Est-ce que je peux effacer le nom Kongo qui est en moi ? C’est du sang qui coule dans mes veines. J’ai eu l’avantage d’être née dans une famille où il y a des coutumes, où on respecte les coutumes, où on est ancré dans les valeurs traditionnelles. La seule chose que je peux faire aujourd’hui, c’est la promotion de nos coutumes. Si cela ne va pas m’ouvrir les portes du paradis, alors je préfère rester à côté de mes ancêtres.
S : Pour vous, quel est le rôle que la femme devra occuper dans la société traditionnelle pour continuer à être une source d’inspiration ?
Y.J.K : De nos jours, il y a des gens qui réclament une place pour les femmes. Pourtant, ce sont les femmes qui ont quitté leur place, qui ont laissé cette place vide aujourd’hui. Je ne vois pas ce que les femmes réclament comme place dans notre société, puisque dans le monde traditionnel, la femme a déjà une place de choix. Est-ce que vous savez que pour certains rituels, si la femme n’effectue pas le premier pas, l’homme ne peut rien faire. La femme a donc une place prépondérante dans la société traditionnelle.
Maintenant, si la modernité a amené certaines à quitter leurs places qu’elles cherchent aujourd’hui, revenez à la maison pour vous faire rééduquer, pour vous faire reformater, pour que vous puissiez avoir votre place, et vous asseoir tranquillement, éduquer vos enfants, pour que la fracture sociale qui est là aujourd’hui puisse être corrigée. Dans la société africaine, il y a une place que la femme doit accepter et le rôle sociétal que la femme a, si elle l’accepte de façon humble, et qu’elle le fait avec humilité et avec joie, la société sera meilleure.
S : A la Semaine nationale de la culture (SNC Bobo 2026), des femmes ont défilé torse nu. Quel est votre avis ?
Y.J.K : Je ne comprends pas pourquoi, les gens sont choqués parce que dans l’expression d’une culture, des femmes sortent nues ? Moi-même, quand je suis à la maison, je mets un pagne seulement et je me balade avec mes seins dehors. Nos mamans marchaient nues. Quand vous allez dans la cour royale, vous n’allez pas voir une femme porter un habit des pieds à la tête. Les mamans n’ont que des pagnes, et quand il fait froid, elles mettent sur l’épaule pour se protéger. N’exagérons donc pas. Oui, on a évolué. Mais on n’a pas dit à quelqu’un aussi de ne pas exprimer sa culture. Ces jeunes filles à la SNC, c’est leur façon d’exprimer leur culture. Et, je suis très fière de leur expression culturelle. Il faut qu’on arrive à accepter nos différences, pour vivre mieux dans notre société.
S : Alors pour terminer, pensez-vous que la culture comporte des aspects à améliorer ?
Y.J.K : Il y a certains aspects même qu’il faut éliminer. Je prends le cas de l’excision des femmes. C’est un problème de santé publique. Je pense que si on arrive à mettre cela de côté définitivement, on peut donner beaucoup plus de chance à la femme de mettre au monde sans perdre la vie. L’excision est coutumière. Mais si elle n’arrange pas la femme, si elle amène des problèmes de santé, si on voit que coutumièrement, il n’y a pas d’impact sur la société, c’est mieux qu’on laisse tomber pour que la femme ait au moins la santé. A une occasion, on m’a fait parler du lévirat. J’ai dit, le lévirat c’est un mécanisme que la société traditionnelle a mis en œuvre pour protéger la femme. C’est juste pour protéger la femme, ce n’est pas autre chose.
Entretien réalisé par Karim DIANDA et Sylvie SAWADOGO






