Au cœur du quartier Zogona, à Ouagadougou, un sanctuaire méconnu mais chargé d’histoire, résiste au temps : le bois sacré de Komber Pademda. Intimement lié à la fondation du royaume moaga, ce site est aujourd’hui menacé par l’urbanisation, sa préservation apparaît aujourd’hui comme une nécessité.
Les rayons du soleil percent difficilement les feuillages du bois sacré de Komber Pademda, en cette matinée du vendredi 17 juillet 2026. A quelques mètres seulement
du vacarme des motocyclettes et des klaxons qui animent quotidiennement le quartier Zogona, le silence règne dans le bois sacré. Des autels de sacrifice et des traces de pratiques ancestrales témoignent de l’importance de ce lieu chargé d’histoire. Très peu connu de la majorité, ce sanctuaire traditionnel, marqué à l’entrée par un baobab aujourd’hui disparu, situé non loin du Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST) et de l’université Joseph-Ki-Zerbo, demeure l’un des symboles de l’histoire du royaume moaga à Wogdogo, devenu aujourd’hui la capitale politique, Ouagadougou.
Géographiquement, d’après l’écrit de Pierre Emmanuel Kouma dans la rubrique si « Ouagadougou m’était conté » dans l’Observateur Paalga, le bois sacré de Komber Pademda désignerait le périmètre s’étendant du baobab disparu au Centre national de traitement de l’information (CENATRIN). Ce périmètre couvre le CNRST, une partie de l’université, le lycée Bogodogo, le siège du Conseil de l’entente, la radio nationale, … C’était jadis une zone juridico-administrative que vénérait et redoutait à la fois tout chef de canton ou Komberé. Cet épisode illustre le rôle du bois sacré non seulement comme espace spirituel, mais également comme lieu de protection et de résistance.

Il rappelle l’attachement des autorités coutumières à la préservation de ces espaces considérés comme sacrés et inviolables. Selon l’historien Dr Vincent Sedogo, maître de recherche au CNRST Komber Pademda occupe une place importante dans l’histoire et la mémoire des Moosé, particulièrement ceux de Wogdgo. En effet, explique-t-il, selon la tradition orale, ce site est associé aux premiers temps de l’installation et de l’organisation du pouvoir moaaga dans la région qui est devenue aujourd’hui, Wogdgo ou Ouagadougou. Il constitue un espace de mémoire où se sont déroulés des événements majeurs liés à la consolidation de l’autorité politique des premiers souverains.
Voici à ce propos ce que dit justement Lassina Simporé, docteur en archéologie africaine, enseignant-chercheur à l’université Joseph-Ki-Zerbo de Ouagadougou (Burkina Faso) : « L’histoire du baobab remonte au XVe siècle. A la demande des Yõnyõnse de Guilungu, Naaba Wubri aurait entrepris, à la tête d’un nombre considérable de guerriers, une expédition contre les Nĩnsi de l’Ouest de l’actuelle ville de Ziniaré. Arrivé au niveau du baobab ci-dessus mentionné, Wubri aurait ordonné une halte pour que ses hommes récupèrent avant de passer à une éventuelle attaque.
Leurs faits et gestes furent épiés par les Nĩnsi, dont l’un s’était caché dans les branches du baobab. Les guetteurs, qui en parlèrent aux chefs Nĩnsi, auraient particulièrement insisté sur le nombre élevé des visiteurs et leur arsenal. Afin d’éviter une extermination certaine, les stratèges nĩnsi décidèrent de se soumettre. A l’occasion de la cérémonie de soumission, Wubri prononça des expressions d’où fut extrait le terme Wogdogo, actuellement déformé en Ouagadougou. Ce baobab aurait donc vu naître l’actuelle ville de Wogdogo ou du moins le toponyme Wogdogo. Le geste de Wubri datée de 1495, on peut estimer l’âge du baobab à plus de cinq siècles, puisqu’en 1495, il existait déjà ». Selon Thomas d’Aquin Ouédraogo, président du Mouvement Culture et Action, le baobab en question est tombé en 2005 suite à un incendie.

« Komber Pademda » témoigne donc de l’ancienneté de l’occupation du territoire et de la structuration progressive du royaume de Wogdogo. Et Dr Vincent Sedogo de renchérir :
« Etymologiquement, « Komber Pademda » vient de lieu où les chefs renoncent à leur pouvoir pour se soumettre à celui du Moog-Naaba. « Komber » vient de Kombere, qui signifie chef de canton tandis que « Pademda », construit sur le verbe padme peut se traduire par se débattre, balbutier ou toute expression française propre à traduire l’embarras de quelqu’un qui a des comptes à rendre ou des doléances à formuler et qui cherche des arguments et des alibis pour s’en tirer ». Cela est dû au fait que tout chef de canton convoqué par le Moog-Naaba et venant de l’Est ou du Nord-Est, faisait en ces lieux une halte « pour glaner des informations (sur l’état d’esprit au palais) et pour arrêter sa plaidoirie avant d’aller au-devant du Moog-Naaba ».
La particularité de « Komber Pademda »
Malgré la disparition du baobab, la particularité de « Komber Pademda » réside dans le fait qu’il continue d’être connu, documenté car considéré comme l’un des rares bois sacrés dont on connait encore l’emplacement au cœur de la ville de Ouagadougou. Il représente à la fois un patrimoine historique, culturel, spirituel et écologique. Toujours selon le Dr Sedogo, son importance est multiple : il conserve une partie essentielle de l’histoire des communautés qui composent le Moogo (autochtones Ninsi-Yonyoose, Kibsi, les Nakombse et allochtones), sert de cadre à certaines pratiques coutumières et cérémonies traditionnelles, constitue un espace de biodiversité dans un environnement fortement urbanisé, représente un support de recherche pour les historiens, anthropologues et spécialistes du patrimoine et contribue à l’éducation culturelle des jeunes générations.
Un espace de mémoire et de rituels
Dans ce lieu empreint de sacralité, « Komber Pademda » incarne la rencontre entre mémoire collective et pratiques rituelles, offrant aux communautés un espace de transmission et de recueillement. « Komber Pademda est un véritable lieu de mémoire pour les Moosé de Wogdgo. Il conserve les traces des croyances, des pratiques rituelles et des événements historiques qui ont marqué la société moaaga dès ses débuts », affirme Dr Vincent Sedogo. Les récits transmis de génération en génération, les cérémonies traditionnelles et les interdits qui entourent le site contribuent à entretenir
le souvenir des ancêtres et des fondateurs du royaume.

Le Sankouy Naaba Koabga, responsable coutumier de « Komber Pademda », est celui qui officie en ces lieux. Selon son récit des gens y viennent à tout moment sous l’œil vigilant des respon-sables coutumiers pour des sacrifices. Qui pour retrouver la santé, qui pour une maternité, qui pour la réalisation où la réussite de son projet. Aussi chaque année, avec les adeptes de la tradition, le Sankouy Naaba organise des rituels afin d’implorer les ancêtres chacun selon ses souhaits et ses vœux. Ces rituels sont accompagnés de sacrifice de dolo, de poulets, de chèvres et parfois de moutons, une offrande agréable aux ancêtres.
Jonas Pingd-Wende Kaboré fait partie de ceux qui fréquentent « Komber Pademda » pour des sacrifices. Chaque année, il y va avec un poulet et du dolo afin de demander aux mânes de ses ancêtres la santé et la protection de sa famille. « Chaque année, je demande la santé, la protection. Si je suis toujours assis ici, c’est que mes vœux sont exaucés », affirme-t-il.
Pour le colonel Barnabé Kaboré, directeur Général des Eaux et forêts,
« Komber Pademda » assure des fonctions spirituelles, car servant de lieux de rituels, de sources de demande de pluie, de bonnes récoltes et de protection des villages, des fonctions de diversité végétale à travers la présence et la conservation des espèces végétales rares, parfois disparues ailleurs, et des zones de protection stricte contre les coupes abusives de bois, les feux de brousse, des fonctions de vestiges historiques en ce que ce qu’il a servi autrefois de zones de refuge.
Selon Dr Vincent Sedogo, les règles traditionnelles de gestion de « Komber Pademda » faites d’interdits d’une part et du caractère protecteur, sacré et entouré de mythe d’autre part constituent des fondements et un puissant socle de conservation et de préservation de cet espace, d’où son rôle important dans la préservation de la biodiversité et partant de l’environnement de façon globale. A travers ce bois sacré, les populations perpétuent des valeurs telles que la tolérance des uns des autres, l’entente parfaite et cordiale, le respect des anciens, la solidarité communautaire et l’attachement aux racines culturelles.

Cependant, au-delà de sa dimension coutu-mière, le bois sacré joue aujourd’hui plusieurs fonctions. Il s’agit d’une fonction identitaire en renforçant le sentiment d’appartenance à une histoire commune, une fonction éducative à travers la transmission des savoirs traditionnels, une fonction culturelle comme symbole du patrimoine national, une fonction environnementale grâce à la préservation d’espèces végétales et animales et une fonction sociale en servant de lieu de rencontre entre détenteurs des traditions, chercheurs et visiteurs. Il constitue ainsi un pont entre le passé et le présent. Plus qu’un souvenir du passé, « Komber Pademda » s’inscrit dans une dynamique de continuité où traditions et valeurs se projettent vers l’avenir. « La préservation de la mémoire de Komber Pademda passe nécessairement par l’implication des jeunes.
A cet effet, plusieurs actions peuvent être menées : faire un sujet de recherche pour les sociologues, journalistes, historiens, anthropologues, botanistes, etc., intégrer l’histoire des bois sacrés dans les programmes éducatifs et dans les grands circuits touristiques de la ville de Ouagadougou, organiser des visites guidées et des sorties pédagogiques, développer des campagnes de sensibilisation dans les médias et sur les réseaux sociaux, promouvoir des activités culturelles mettant en valeur le patrimoine moaaga, particulièrement le patrimoine des communautés riveraines, encourager la participation des jeunes aux initiatives de protection et de valorisation du site, produire des documentaires, expositions et supports numériques accessibles aux nouvelles géné-rations », lance Dr Vincent Sedogo. Il ajoute avant de conclure : « la jeunesse doit comprendre que la protection du patrimoine n’est pas seulement un devoir envers le passé, mais également un investissement pour l’avenir ».
Les défis de l’urbanisation
L’urbanisation rapide de Ouaga-dougou en général et du quartier Zogona en particulier exerce une pression croissante sur le bois sacré. Il s’agit, entre autres, de la construction de la route et réduction progressive de l’espace naturel autour du site, des
risques d’empiètement foncier, de l’occupation anarchique d’une partie des bois par les pépiniéristes et les jardiniers, de la dégradation de l’environnement et de la biodiversité, de la pollution sonore et environnementale et la perte progressive de la mémoire collective chez les jeunes générations moins familiarisées avec les traditions. Sans mesures de protection adéquates, ces pressions pourraient conduire à l’oubli du site à moyen terme.

La sauvegarde des bois sacrés fait partie de la stratégie globale de gestion durable des ressources forestières. Ainsi, les bois sacrés sont gérés à travers leur érection en espace de conservation ayant un statut foncier et bénéficiant d’un plan d’aménagement adapté à leurs vocations et le Dr Sedogo d’en affirmer, « la sauvegarde de Komber Pademda comme des autres sites de mémoire des Moosé constitue une nécessité absolue. La disparition ou la dégradation de ce bois sacré représenterait une perte irréversible pour l’histoire de Ouagadougou, du peuple mossi et du Burkina tout entier ».
Sa protection est indispensable pour préserver un héritage culturel unique, renforcer l’identité nationale, transmettre la mémoire des ancêtres aux générations futures et maintenir un espace écologique précieux dans un contexte d’urbanisation croissante. La sauvegarde de Komber Pademda doit ainsi être envisagée comme une responsabilité collective impliquant les autorités coutumières, les collectivités territoriales, les services de l’Etat, les chercheurs, les organisations de la société civile et les populations riveraines. Préserver ce site, c’est protéger à la fois la mémoire, la culture et l’avenir du Burkina.
Pour ce faire, dans le cadre de sa mission de sauvegarde et de promotion du patrimoine culturel national, le Ministère de la Communication, de la culture, des arts et du tourisme (MCCAT), à travers la Direction générale de la culture et des arts (DGCA), mène des actions visant à assurer la protection, la conservation et la valorisation du site de « Komber Pademda ».
« Komber Pademda » est inscrit au registre d’inventaire du patrimoine culturel. Cette inscription constitue une première étape essentielle dans le processus de reconnaissance et de valorisation patrimoniale du site », explique Dre Haoua Cissé, chef du service du

patrimoine culturel immeuble à la direction générale de la culture et des arts. Selon elle, cette démarche permet de mieux documenter le bien, d’en apprécier les valeurs historiques, culturelles et mémorielles et de jeter les bases des mesures nécessaires à sa préservation. Au cours de l’année 2026, des techniciens de la direction générale de la culture et des arts ont conduit une mission de documentation sur le site.
Cette opération a consisté à collecter des données en vue de constituer un dossier technique. A l’issue de cette collecte d’informations, le dossier de « Komber Pademda » sera soumis à la prochaine session de la Commission nationale du patrimoine culturel, qui appréciera l’opportunité de son inscription sur la liste du patrimoine culturel national.
« Notre rôle est de documenter le bien et d’élaborer un dossier de proposition.
La décision de classement relève exclusivement de la commission nationale du patrimoine culturel, seule instance habilitée à se prononcer sur les questions de classement et de déclassement des biens patrimoniaux », précise Dre Haoua Cissé. Elle conclut en soulignant que tout le potentiel patrimonial du site : « Komber Pademda »
est un site d’une importance exceptionnelle. Son histoire, ses valeurs culturelles et mémo-rielles méritent une attention particulière ainsi que des recherches plus approfondies afin de mieux faire connaître son importance et d’assurer sa transmission aux générations futures». Le mouvement Culture et Action travaille également dans ce sens, il y’a de cela 10 ans.

Et son président d’affirmer : « nous travaillons en étroite collaboration avec le ministère de la communication la Culture des arts et du Tourisme afin de signifier l’importance écologique, historique et patrimoniale de Komber Pademda. Au-delà de replanter le baobab physique qui est tombé nous construirons un monument symbole et l’esprit du baobab qui va davantage valoriser Komber Pademda. Et à la fin des travaux, nous comptons travailler avec la commune de Ouagadougou pour encadrer le site ».
Pour ce qui est du colonel Barnabé Kaboré, directeur général des Eaux et Forêts, « Komber Pademda » constitue un refuge naturel qui participe à la préservation de la biodiversité, à la régulation du climat et à la protection des sols. Sa dimension culturelle et spirituelle renforce sa sauvegarde, en faisant de lui un des piliers de la résilience environnementale.
« Komber Pademda » n’est pas seulement un vestige du passé, il est un souffle vivant qui relie les générations. Dans le tumulte de l’urbanisation, il rappelle que l’identité d’un peuple se nourrit de ses racines. Préserver ce bois sacré, c’est refuser l’oubli et choisir la continuité. C’est offrir aux jeunes non pas une relique figée, mais un héritage vibrant, porteur de mémoire et d’espérance.
Sylvie SAWADOGO






