
Le Burkina Faso a rompu, via un communiqué rendu public, le vendredi 26 juin 2026, ses relations diplomatiques avec la France. Dans cette interview, le directeur général des affaires juridiques et consulaires au ministère des Affaires étrangères, Léonard Lompo, revient sur les implications de cette décision.
Sidwaya(S) : Le Burkina Faso vient de rompre ses relations diplomatiques avec la France. Qu’est-ce que cela signifie dans les relations internationales ?
Léonard Lompo (L.L) : La rupture des relations diplomatiques est la cessation des relations officielles entre États. Cette rupture est un mode normal de cette cessation prévue par le droit international et, précisément, la Convention de Vienne du 18 avril 1961 sur les relations diplomatiques. Elle résulte d’un acte de souveraineté unilatéral.
S : Pouvez-vous revenir sur les causes réelles de cette rupture diplomatiques ?
L.L : Plusieurs raisons peuvent expliquer une rupture des relations diplomatiques. Dans le cas d’espèce, il ressort du communiqué du gouvernement, lu à la RTB, le 26 juin 2026, un ensemble d’éléments qui ont concouru à cette rupture. Pour le gouvernement, après analyse, les conditions de relations bilatérales fondées sur le respect mutuel, la confiance réciproque, la non-ingérence dans les affaires intérieures des États et le respect de la souveraineté de notre pays n’étaient plus réunies. En un mot, la dégradation des relations politiques entre les deux États, depuis quatre mois maintenant, explique cette rupture.
S : Dans quelles circonstances, la rupture diplomatique devient un dernier recours entre deux États ?
L.L : La décision de rompre les relations diplomatiques est effectivement un dernier recours. En effet, avant la prise de cette décision, il y a des signaux des désaccords entre les deux États. Pour le cas d’espèce, il vous souviendra que le gouvernement burkinabè, à plusieurs reprises, a protesté contre certains actes des autorités françaises. La dénonciation de certains accords et le départ de l’ambassadeur français en 2023, l’incrimination des médias français dans le traitement de l’information concernant notre pays et bien d’autres faits et gestes étaient des signes avant-coureurs de cette rupture. Face à tout cela, et pour marquer sa désapprobation, le gouvernement burkinabè a pris cette décision politique majeure.
S : Quelles sont les conséquences immédiates de cette nouvelle pour les représentations diplomatiques et les consulats qui se trouvent dans les deux États ?
L.L : De part et d’autre, les conséquences immédiates concernent essentiellement la fermeture du canal diplomatique bilatéral classique ; la fermeture des missions diplomatiques et postes consulaires et la cessation subséquente de leurs activités, dans les délais prévus ; le départ des personnels diplomatiques et des fonctionnaires consulaires. Pour la question des locaux, des biens et des archives diplomatiques et consulaires est essentielle, il faut relever que la Convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques (article 45) et la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires (article 27) font obligation aux États, en cas de rupture, de les protéger. Le Burkina Faso rassure qu’il veillera à cette protection, conformément au communiqué du 26 juin 2026 et du courrier diplomatique du 26 juin 2026 adressé à la République française. Les mêmes articles prévoient la possibilité, de part et d’autre, de recourir au mécanisme diplomatique de la « Puissance protectrice ». Selon ce mécanisme, chacun des deux États peut confier à un État tiers la garde des locaux diplomatiques et consulaires, des biens qui s’y trouvent et des archives diplomatiques et consulaires. Le choix de l’État tiers doit être convenu entre les deux États.
S : Avec cette décision, peut-on dire que le Burkina Faso a pleinement exercé son droit au respect de sa souveraineté ?
L.L : Oui, c’est tout le sens du communiqué du gouvernement.
S : Selon certaines opinions, le Burkina Faso perd plus. Qu’en est-il réellement ?
L.L : Cette opinion, à mon avis, doit être nuancée. Chacun des deux États a des intérêts sur le territoire de l’autre. Le plus important est de trouver le mécanisme de les protéger.
S : Quelles peuvent être les éventuelles implications sur les ressortissants des deux États ?
L.L : Le gouvernement a clairement indiqué que cette décision concerne exclusivement le cadre institutionnel des relations entre les deux États. Elle ne vise ni les peuples, ni les citoyens. Les liens humains, historiques, culturels et sociaux entre les peuples burkinabè et français demeurent. Les autorités burkinabè assureront pleinement la protection des ressortissants français vivant sur le territoire national, conformément à la Constitution, aux lois et aux conventions internationales applicables et notamment les Conventions de Vienne de 1961 et 1963. De même, le Burkina Faso continuera à suivre avec la plus grande attention la situation de ses ressortissants établis en France. En tout état de cause, l’obligation de chaque État de protéger les citoyens de l’autre doit être entendue ici dans le sens du respect du principe de réciprocité.
S : Existe-t-il d’autres mécanismes diplomatiques afin de maintenir un dialogue malgré la rupture officielle des relations ?
L.L : Une des conséquences de la rupture des relations diplomatiques est la cessation des relations officielles. La communication directe entre les deux États est tout aussi interrompue. Mais, comme indiqué plus haut, la communication indirecte peut être instaurée par le biais des Puissances protectrices susmentionnées.
S : Nous avons en mémoire les ruptures diplomatiques qui ont eu lieu entre des pays comme le Rwanda et la France, Cuba et les États-Unis mais dont les relations se sont normalisées après. Un tel scénario est-il possible entre le Burkina Faso et la France ?
L.L : En droit international, une rupture des relations diplomatiques n’est pas une situation irréversible. L’histoire des relations internationales montre que plusieurs États ont rompu, puis rétabli leurs relations lorsque les circonstances ont évolué. Quelques exemples, nous avons le rétablissement des relations entre le Burkina Faso et la République populaire de Chine en 2018, après la rupture de 1994 ; le rétablissement des relations entre le Royaume-Uni et la Libye en 1999 ; le rétablissement de relations entre la France et l’Irak après leur rupture à la faveur de la Guerre du Golfe et le rétablissement de relations entre les USA et Libye en 2006 après leur rupture en 1979. Il appartient aux deux États d’apprécier, en toute souveraineté, le moment où les conditions d’une reprise des relations sont de nouveau réunies. Pour le Burkina Faso, toute normalisation éventuelle devra reposer sur le respect mutuel, la non-ingérence, l’égalité souveraine et la prise en compte des intérêts légitimes des deux États.
S : Quelles sont les conditions indispensables pour le retour à la normale ?
L.L : Les conditions du rétablissement peuvent être entendues comme la disparition des causes qui ont prévalu à la rupture.
S : Quel message aviez-vous à donner aux citoyens burkinabè, notamment ceux vivant en France ?
L.L : C’est de les rassurer que le gouvernement est bien conscient de leur situation et prendra les mesures nécessaires pour que leur protection, celle de leurs intérêts et de leurs biens soient assurées.
S : Avez-vous un dernier mot ?
L.L : Mon dernier mot est de rassurer l’opinion, après le camarade ministre Porte-Parole du gouvernement, que le Burkina Faso demeure un État ouvert sur le monde. Notre décision procède d’une appréciation souveraine de nos intérêts nationaux. Elle ne remet nullement en cause notre engagement en faveur du dialogue, de la coopération internationale et de la paix. Nous continuerons à bâtir des partenariats équilibrés, fondés sur le respect mutuel, la réciprocité, la non-ingérence et l’égalité souveraine des Etats.
Interview réalisé par Soumaïla BONKOUNGOU





