Consommation du gingembre : la rareté du « gnamakou » « pimente » les prix

La commerçante Adissa Tiendrebeogo, au marché de Larlé informe que ses gingembres proviennent de la Chine et de la Côte d’Ivoire.

Le Burkina Faso connaît une pénurie structurelle de gingembre. La demande nationale atteindrait 50 000 tonnes par an, alors que la production locale peine à dépasser 5 000 tonnes. La dépendance aux importations notamment du Nigéria, de la Côte d’Ivoire, du Ghana et de la Chine, couplée à la baisse des productions, entraîne une flambée des prix, affectant durement les consommateurs et les transformatrices locales. Reportage à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso sur les réalités des producteurs, consommateurs et transformateurs de gingembre.

La nuit a levé son voile sur Ouagadougou, la capitale burkinabè. Le jour est « né ». Pour les habitants, c’est le train-train quotidien. Dès 6h du matin, ce lundi 10 août 2026, Adissa Tiendrebeogo, commerçante est déjà au marché du quartier Larlé, dans l’arrondissement 2. Cette trentenaire, mère de famille, expose ses tas de gingembre communément appelé « gnamakou », en langue dioula à la vue des clients. A notre approche, une de ses sœurs, nous appelle pour acheter du poisson qu’elle vend, à proximité. Mais, elle a vite compris que notre regard est sur les tas de « gnamakou » de dame Tiendrebeogo. « Donc, vous m’avez virée parce que tout le monde dit que le poisson est devenu cher. Gnamakou aussi… », lance la vendeuse de poisson dans un large sourire.

Ami Traoré, commerçante de
« gnamakou », à Accart-ville, ne cache pas son mécontentement.

Adissa Tiendrebeogo, assise sous son hangar à même le sol, se lève aussitôt et s’empresse de donner les prix de « gnamakou ». « Mes gingembres viennent de la Chine et de la Côte d’Ivoire. Le plat « Yorouba » coûte 12 000 F CFA, le demi plat, 6 000 F CFA et le sac de 20 kg, 45 000 F CFA », indique-t-elle tout sourire d’avoir des clients. Toutefois, la commerçante de Larlé déplore le manque de clients et de bénéfices dans son commerce de gingembre, ainsi que la cherté des prix d’achat. Comme elle, beaucoup de commerçantes de gingembre vivent ces réalités non seulement à Ouagadougou mais aussi à Bobo-Dioulasso. Un tour dans d’autres lieux de commerce convainc du manque et de la cherté de la spéculation.

Autre lieu, même réalité

Dans la capitale économique, Bobo-Dioulasso, Ami Traoré, commerçante de gingembre, depuis 10 ans, au marché de fruits et légumes, ne cache pas son mécontentement. « Le prix du gingembre n’est pas accessible, car, il y a véritablement un manque sur le marché. C’est le gingembre importé que nous avons. Avant, on pouvait avoir la boîte de tomate à 900 F CFA ou 1 000 F CFA. Nous prions Dieu que les producteurs puissent bien produire », souhaite-t-elle. Assétou Zongo, est également commerçante de gingembre au marché d’Accart-ville. Elle commercialise le gingembre frais de la Côte d’Ivoire en lieu et place de celui produit au Burkina Faso, plus précisément, à Ouéleni, à Orodara et à Koloko, dans la région du Guiriko. « Si le gingembre du Burkina Faso manque, je me tourne vers le marché extérieur.

La consommatrice Madélia Koné, déplore la cherté du gingembre sur le marché.

Le kg de gingembre atteint 1 500 F CFA aujourd’hui contre 250 FC FA ou 500 F CFA auparavant. Je suis dans la commercialisation de cette spéculation, il y a de cela 32 ans. Mes clients sont nombreux. Ils proviennent du Ghana et du Mali. Le gingembre me procure des bénéfices et des pertes souvent à hauteur de 20 millions F CFA en cas de baisse de prix et de forte chaleur », relève-t-elle. Son commerce lui a permis de construire quatre villas (deux au Burkina Faso et deux en Côte d’Ivoire) et de subvenir aux besoins de sa famille. Dame Zongo travaille avec une vingtaine de femmes, notamment des vieilles femmes et de jeunes filles qui l’aident à assainir le gingembre en y enlevant les mottes de terre. A la fin de la journée, elle leur donne 1 500 F CFA chacune.

« En 2006, nous achetions le kg de gingembre à 100 F CFA en Côte d’Ivoire pour revendre à 350 F CFA le kg. Aujourd’hui, la filière gingembre rencontre des difficultés et ce que je vous dis est un vieux souvenir. Je souhaite que dans les zones de production sur le plan national, les producteurs bénéficient d’accompagnement pour permettre aux acteurs et surtout aux commerçants de minimiser les dépenses de transport et de rendre abordables en conséquence les prix sur le marché », déclare-t-elle. L’insuffisance de gingembre sur le marché et sa cherté influencent sa consommation et sa transformation. Commerçante d’attiéké, d’alloco, d’avocats et de pommes de terre au marché de Leguéma, dans la ville de Sya, Madélia Koné, affectionne le gingembre.

« La production du gingembre, ces dernières années, n’est pas satisfaisante au Burkina Faso, entrainant la cherté sur le marché. C’est ce que nous avons obtenu comme explication et effectivement nous remarquons que le prix est très cher. Avant, la boîte de tomate se vendait à 900 F CFA mais aujourd’hui c’est devenu 6 000 F CFA. A Ouagadougou, pendant le jeûne musulman en 2025, le gingembre se vendait à 10 000 F CFA, le plat Yorouba. En 2025, mes parents du Kénédougou ont produit le gingembre à perte. Parce que les plantes de gingembre ont subi l’attaque des maladies.

Nous souhaitons que la situation s’inverse cette année », exhorte-t-elle. Rosalie Youma, commerçante de mangues au marché d’Accart-ville et ressortissante de Ouahigouya est

Le gingembre (au premier plan) se distingue par son prix élevé aux côtés d’autres spéculations.

aussi une consommatrice de « gnamakou ». « Je vendais le gingembre durant la période 2023-2025, mais j’ai décidé maintenant de vendre des fruits, notamment les mangues car, le prix du gingembre est devenu cher. Le sac de 50 kg de gingembre se disputait entre
25 000 F CFA et 30 000 F CFA et le sac de 100 kg à 75 000 F CFA. Mais aujourd’hui, le sac de 100 kg se dispute entre 300 000 F CFA et 350 000 F CFA.

Si je m’amuse, je vais perdre », prévient-elle. La transformatrice de gingembre à Bobo-Dioulasso, Alizèta Rouamba, par ailleurs, agronome de formation, travaille avec des producteurs pour éviter la pénurie. « Nous suivons nos producteurs pour obtenir du gingembre biologique en vue de transformer saint pour les consommateurs. La cherté des prix est une réalité pour nous, mais, nous résistons à travers nos producteurs qui nous fournissent au bon prix », renseigne-t-elle.

Quant à la restauratrice, Awa Sow, à Bobo-Dioulasso, elle affirme qu’elle a du mal à s’en sortir. « L’année passée, on achetait la grosse boîte de tomate de gingembre moins cher à 900 F CFA ou 1 000 F CFA. Mais aujourd’hui, on n’en trouve même pas sur le marché. Quand on en trouve, la boîte de tomate coûte 6 000 F CFA », renchérit-elle. Malgré ces difficultés, elle n’arrête pas de faire le jus de gingembre pour ses clients en augmentant le prix de 500 F CFA à 750 F CFA, pour compenser la cherté du prix d’achat de gingembre.

Kénédougou, le berceau du gingembre

Au Burkina, la culture du gingembre a intéressé les producteurs ces dernières années dans la province du Kénédougou, frontalière avec le Mali. Dans les communes de Koloko et de Kangala, le gingembre est produit chaque saison humide, entre mi-mars et mi-avril, constituant ainsi une source de revenus substantiels pour les producteurs, les transformateurs et les commerçants. A Kotoura, dans la commune de Kangala, Arna Konaté produit, depuis 20 ans, du gingembre simple de couleur blanche et jaune, du curcuma semblable au gingembre et des céréales à l’image du maïs.

Le producteur de Kotoura souligne qu’il commercialise le « gnamakou » frais et secs transformés par des femmes qui ont reçu une formation. Il explique que la production connaît une baisse compte tenu des maladies qui attaquent les plantes en plus de l’insuffisance de précipitations. « De 2025 à 2026, nous remarquons que les feuilles jaunissent. Cette année 2026, ces feuilles même blanchissent. Or, les années antérieures, les plantes de gingembre présentaient une bonne physionomie », se souvient avec amertume Arna Konaté.

Rosalie Youma, commerçante
à Bobo-Dioulasso, est obligée d’abandonner le commerce de gingembre pour celui de mangues.

Toutefois, il déplore les contraintes du secteur notamment l’inorganisation du marché, le manque de semences améliorées, les maladies des plantes, et la non-maitrise des techniques culturales. « Pendant la période des vaches grasses, nous pouvons récolter entre 50 tonnes et 75 tonnes de gingembre. Nous subissons aussi d’énormes pertes. Parce que nous engageons des millions F CFA pour la préparation du champ, le labour, etc. », explicite-t-il. Arna Konaté lance, cependant, un appel aux autorités d’aider davantage les producteurs de gingembre, de la production à la commercialisation.

Des recherches à la rescousse

A propos de l’amélioration végétale du gingembre et de la lutte contre ses pathologies, une équipe de chercheurs du Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST), précisément à l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA), à Farako-Bâ, à Bobo-Dioulasso, sont à pied d’œuvre. Il s’agit de Dr Zoéyandé Oumarou Dianda, spécialiste des maladies fongiques et Dr Oumarou Traoré, spécialiste des maladies bactériennes du Centre régional d’excellence en fruits et légumes (CRE-FL) de l’INERA, tous deux maîtres de recherche en phytopathologie au sein de l’équipe « Gestion intégrée des agents phytopathogènes (GIAP) ».

Dans ce centre, ils mènent diverses activités, notamment le diagnostic des maladies des plantes, la maitrise des facteurs épidémiologiques aux pathologies et des investigations sur les stratégies de gestion durable de ces maladies. Ces chercheurs s’intéressent actuellement à une contrainte majeure de la production du gingembre qui est le flétrissement de la plante. Ils collaborent avec Dr Siédou Sory, chargé de recherche à l’INERA, spécialisé dans les domaines de la génétique, de l’amélioration des plantes, de la biologie moléculaire et de la génomique végétale.

Le directeur régional chargé de l’agriculture du Guiriko, Kouwanu Eric Pascal Adanabou : « la culture du gingembre est négligée, abandonnée et pratiquée par une minorité de paysans ».

Les activités de recherche s’inscrivent dans le cadre du Programme plantes à racines et tubercules (PRT) qui intervient dans la conservation, la caractérisation, l’amélioration et la valorisation des cultures à organes souterrains présentant une importance alimentaire, économique et stratégique pour le Burkina. « Le gingembre est une plante vivace tropicale (Zingiber officinale) dont on consomme le rhizome (la tige souterraine) comme épice, aliment et remède naturel. Originaire d’Asie du Sud-Est, il possède un goût fort et piquant », explique le groupe de chercheurs de l’INERA.

Pour eux, la filière gingembre au Burkina présente un fort potentiel économique grâce à la qualité reconnue du produit et à une demande en augmentation. « Son développement dépendra toutefois de l’amélioration des techniques de production, de la disponibilité de matériel végétal performant, d’une bonne connaissance des bio agresseurs de la culture et du déploiement de bonnes stratégies de gestion desdits bio agresseurs, du renforcement de la transformation locale et d’une meilleure structuration des acteurs de la chaîne de valeurs », ont-ils dit.

A l’échelle mondiale, le gingembre est une culture qui fait l’objet de nombreuses recherches. En revanche, au Burkina, les recherches restent encore relativement limitées et se concentrent principalement sur les systèmes de production, les contraintes de culture et la valorisation de la filière. Les travaux de recherche disponibles sont encore peu nombreux comparativement à des cultures comme le coton, le maïs, la tomate, la mangue, l’anacarde, le riz, etc. En 2015, une étude de l’INERA a dressé un état des lieux de la production nationale, en identifiant les zones de culture, les contraintes et les perspectives de développement.

Plus récemment, en 2025, une autre étude a montré que les principales difficultés concernent l’accès à des rhizomes-semences de qualité, leur conservation, ainsi que l’irrégularité des pluies. L’étude souligne, selon les chercheurs, que la connaissance de la diversité variétale par les producteurs est très limitée. Mais, l’équipe des phytopathologistes a fait une prospection dans le Kénédougou (Koloko) en 2025 où la maladie constatée était le flétrissement de l’appareil végétatif et de la pourriture des rhizomes.

Dr Fayama Tionyélé, chercheur à l’INERA, propose de mettre en œuvre des technologies nouvelles au profit de la filière gingembre.

« Tant que les producteurs ne disposeront pas d’un système fiable d’approvisionnement en rhizomes de qualité sanitaire garantie, les progrès en matière de productivité et de compétitivité resteront limités », font comprendre les chercheurs de l’INERA. Ils reconnaissent également que l’accès à des semences saines et abordables constitue le principal goulot d’étranglement de la filière gingembre, car, il conditionne directement la productivité, la qualité des récoltes et la rentabilité de la culture. « Le faible engouement de nombreux producteurs pour le gingembre ne traduit pas un manque d’intérêt pour cette culture, mais plutôt une perception de risque élevée.

La baisse et l’irrégularité des précipitations dans des zones de production comme la province du Kénédougou affectent fortement les rendements du gingembre, car, cette culture est particulièrement exigeante en eau tout au long de son cycle végétatif », expliquent-ils. Dr Zoéyandé Oumarou Dianda, Dr Oumarou Traoré et Dr Siédou Sory ayant répondu ensemble aux questions sur le gingembre, proposent de faire du gingembre une filière prioritaire dans les politiques agricoles, de renforcer la recherche-développement. Ils recommandent en outre, de soutenir davantage le PRT de l’INERA afin de développer un programme intégré sur le gingembre, de mettre en place une véritable filière
semencière du gingembre et d’organiser et professionnaliser les acteurs de la filière, entre autres.

Adopter de nouvelles technologies de production

Sous un angle sociologique, Dr Fayama Tionyélé, sociologue et maître de conférences de recherche à l’INERA, à Farako-Bâ, Bobo-Dioulasso, soutient de mettre en œuvre des technologies nouvelles au profit de la filière gingembre. Ces outils, selon lui, doivent être en adéquation avec les valeurs culturelles des exploitants. « Il faut travailler à ce que la production de gingembre soit une activité de pointe au Burkina à même d’être hautement industrialisée vu son importance dans les habitudes alimentaires », affirme le sociologue chercheur de l’INERA. Dr Tionyélé recommande, en sus, d’intégrer les politiques agricoles, surtout de vulgarisation et de valorisation pour le développement de la filière gingembre, par un accompagnement financier conséquent.

Le gingembre est vendu à 6 000 F CFA, la grosse boîte de tomate, actuellement à Bobo-Dioulasso.

« Il faut également créer des marchés pour stimuler la production, briser d’éventuelles barrières culturelles à la production du gingembre, amener les producteurs à adopter les nouvelles technologies de production et de conservation, à défendre la qualité de leurs productions, etc. », explique-t-il. Le directeur régional de l’agriculture, de l’eau, des ressources animales et halieutiques du Guiriko, Kouwanu Eric Pascal Adanabou, déplore le fait que la culture du gingembre soit négligée, abandonnée et pratiquée par une minorité de paysans. « Avec les sensibilisations et les renforcements des techniques de
production, la production de gingembre devrait s’améliorer.

Au niveau du Tuy et du Guiriko, il n’y a pas de cultures de gingembre. Dans d’autres localités, dans le Guiriko, des paysans en produisent mais uniquement pour la consommation familiale. On peut étendre la production vers d’autres terres », se convainc-t-il. Le chef de service des productions végétales à la direction régionale en charge de l’agriculture du Guiriko, Souleymane Ramdé, renchérit que la culture du gingembre est sous-exploitée.

Alizèta Rouamba, agronome de formation, a ses propres producteurs pour éviter la pénurie.

« A Koloko, ce sont des productions familiales. Il existe une coopérative de production de
gingembre dénommée (Hakili tanisaba, en français, 13 intelligences) dans le Kénédougou qui prend à bras le corps la culture du gingembre. Mais, malheureusement, ils sont confrontés aux problèmes phytosanitaires avec des plantes qui flétrissent, entre autres », confirme Souleymane Ramdé. L’agent pathogène responsable des pathologies du gingembre n’est pas encore détecté. La fabrication de boissons énergisantes absorbe aussi la quantité de gingembre importée qui devait réguler le marché national en matière de prix face à des productions, par exemple, dans le Kénédougou, qui se situent entre 6 tonnes et 10 tonnes à l’hectare.

Boukary BONKOUNGOU


 

Utilisations et bienfaits du gingembre

Le rhizome souterrain renferme différents principes actifs dont des gingérols et des shogaols. Ces derniers lui confèrent une activité antioxydante, anti-inflammatoire et tonifiante. Les études montrent que le rhizome de gingembre a également un effet préventif contre les nausées et les vomissements.
Cuisine : Donne du piquant aux plats salés, aux marinades, aux soupes, aux thés et aux biscuits. En outre, il intervient dans la production d’un jus naturel très apprécié « gnamakoudji ». Aussi, intervient-il dans la préparation de plusieurs variantes de bouillies alimentaires.
Digestion : Aide à digérer les repas lourds et calme les maux d’estomac.
Anti-nausée : Efficace contre le mal des transports et les nausées de la grossesse.
Anti-inflammatoire : Contient du gingérol, une substance active qui aide à réduire les douleurs et combat la fatigue.

B.B.
Source : recherches INERA


Mesures préventives contre la maladie du gingembre

  • Utilisation de semences saines ;
  • Désinfection des rhizomes ;
  • Rotation culturale ;
  • Assainissement des parcelles ;
  • Amendements organiques et amélioration biologique du sol ;
  • Surveillance phytosanitaire régulière ;
  • Une détection précoce pour éliminer rapidement les foyers, limiter la dissémination des agents pathogènes et réduire les pertes économiques ;
  • Symptômes précoces à surveiller.

B.B.
Source : recherches INERA

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.