Les normes traditionnelles de masculinité restent profondément ancrées dans la société ivoirienne. C’est le principal enseignement du rapport Masculinité et égalité femmes-hommes : Perspectives de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, présenté ce mardi, 30 juin 2026, à Abidjan, par le Centre de développement de l’OCDE et la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions » (CUEFPOD).
Selon cette étude, réalisée auprès de 1 530 ménages répartis dans les 33 régions de Côte d’Ivoire, 96 % des personnes interrogées estiment que le rôle le plus important d’un homme est de subvenir aux besoins financiers de sa famille. Plus de neuf hommes sur dix reconnaissent d’ailleurs ressentir un stress permanent à l’idée de ne pas pouvoir assumer cette responsabilité.
Présenté à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody, le rapport constitue une première mondiale. La Côte d’Ivoire devient en effet le premier pays à disposer de données quantitatives représentatives au niveau national permettant de mesurer les normes de masculinité à travers le nouvel Indice des masculinités développé par l’OCDE.
Une première mondiale pour mieux comprendre les normes sociales
Pour Hyeshin Park, cheffe de l’Unité Genre et développement au Centre de développement de l’OCDE, cette initiative marque une étape importante dans les politiques de promotion de l’égalité.

« La Côte d’Ivoire est le premier pays à disposer de données quantitatives représentatives au niveau national sur les normes de la masculinité. Elle est également le premier pays pour lequel l’Indice des masculinités de l’OCDE a été calculé », a-t-elle déclaré, exprimant le souhait que cette expérience inspire d’autres pays.
Le rapport couvre également le Sénégal à travers des enquêtes qualitatives. Dans les deux pays, les chercheurs observent une même réalité : les représentations de la masculinité reposent principalement sur le rôle de pourvoyeur financier, l’autorité au sein du foyer et le contrôle des décisions familiales.
« L’égalité ne se construit pas sans les hommes »
À l’origine de cette étude, la ministre Euphrasie Kouassi Yao, conseillère spéciale du Premier ministre chargée du Genre, défend depuis près de quatre décennies une approche fondée sur l’implication des hommes dans la promotion de l’égalité.
Selon elle, « nous devons passer d’une logique centrée sur la marginalisation des hommes à une logique de transformation relationnelle où femmes et hommes deviennent ensemble des acteurs du changement ».
La titulaire de la Chaire UNESCO estime que la promotion des droits des femmes ne peut produire tous ses effets sans une évolution parallèle des représentations masculines.
« La valorisation des compétences féminines et la promotion d’une masculinité positive doivent aller ensemble. Investir dans l’une sans transformer l’autre limiterait l’impact recherché », a-t-elle insisté.

L’« écart silencieux », une découverte majeure
L’une des principales innovations du rapport est l’identification de ce que les chercheurs appellent « l’écart silencieux ».
L’étude révèle que les Ivoiriens surestiment souvent le conservatisme des hommes et sous-estiment les opinions plus égalitaires des femmes. L’écart entre les convictions personnelles et ce que chacun croit être l’opinion dominante peut atteindre 30 points.
Pour les auteurs, cette perception erronée constitue un véritable levier d’action publique. Corriger ces idées reçues pourrait accélérer les changements de comportement sans nécessiter de profondes transformations individuelles.
Des disparités entre régions et générations
Le rapport attribue à la Côte d’Ivoire un Indice des normes de masculinité de 57 sur 100. Les écarts sont importants selon les régions. Le Nord enregistre les scores les plus élevés, autour de 65 points, contre environ 53 pour Abidjan et les régions du Sud.
L’étude met également en évidence une fracture générationnelle. Les jeunes hommes âgés de 15 à 24 ans apparaissent comme les plus attachés aux normes masculines traditionnelles, alors que les jeunes femmes de la même tranche d’âge affichent les attitudes les plus favorables à l’égalité.
Selon les auteurs, cette polarisation pourrait devenir une source de tensions sociales au cours des prochaines décennies si elle n’est pas prise en compte par les politiques publiques.

Les normes masculines au cœur des violences basées sur le genre
Le rapport établit également un lien entre l’adhésion aux normes masculines restrictives et les violences basées sur le genre.
En Côte d’Ivoire, environ 30 % des femmes et 20 % des hommes déclarent avoir subi des violences conjugales au moins une fois au cours de leur vie. Plus des deux tiers des victimes évoquent des violences répétées.
Les chercheurs soulignent également que ces normes ont des conséquences sur la santé des hommes. L’étude fait état d’une espérance de vie inférieure de près de cinq ans à celle des femmes, d’un taux de suicide 4,6 fois plus élevé et d’une consommation de tabac vingt fois supérieure.
Faire évoluer les mentalités
Malgré les progrès enregistrés par la Côte d’Ivoire en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, notamment son classement parmi les pays africains les plus performants selon le SIGI 2023 de l’OCDE, le rapport souligne que les évolutions législatives restent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’un changement des normes sociales.
Représentant la ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfant, Nassénéba Touré, le directeur de cabinet Moussa Diarassouba a officiellement lancé le rapport en appelant à transformer ces données en actions concrètes.
Il a souhaité que ce document « ne soit pas un aboutissement mais un commencement, non pas un document de plus mais un catalyseur de changement », capable d’accompagner la Côte d’Ivoire vers une égalité durable entre les femmes et les hommes.
T.K.






