Le séjour officiel du camarade capitaine Ibrahim Traoré à Ouahigouya, le 16 juillet 2026, marquera un tournant historique dans la conduite de la Révolution burkinabè. Devant les forces vives de la région du Yaadga, le chef de l’Etat a prononcé un discours d’une lucidité stratégique rare, abordant sans détour le fléau de la radicalisation religieuse et l’impératif absolu de la cohésion sociale.
En exhortant les populations à préserver l’unité nationale et à rompre définitivement avec les officines d’ingérence étrangère, le président du Faso a touché du doigt le levier le plus intime de la crise qui secoue notre espace sahélien : la perte de nos repères endogènes au profit d’idéologies exogènes prédatrices. Cette intervention magistrale résonne de manière saisissante avec la thèse centrale de mon dernier essai, « Le Sang et la Foi ». Ce que les autorités qualifient à juste titre de manipulation des esprits et de propagande impérialiste n’est que la résurgence contemporaine d’une longue dynamique historique.
Le Sahel ne fait pas seulement face à une agression terroriste asymétrique ; il subit le contrecoup d’une amnésie mémorielle profonde. Pour comprendre comment des enfants du pays en viennent à retourner des armes contre leur propre patrie au nom d’un fondamentalisme dogmatique, il devient urgent d’analyser la transition historique entre ce que j’appelle le temps du sang et le temps de la foi.
L’histoire de notre continent nous enseigne que la première pénétration impériale arabo-musulmane s’est faite par la violence des armes, de la conquête du Maghreb au traité du Baqt en 652, qui institutionnalisa le prélèvement d’êtres humains aux frontières de la Nubie. C’est le temps du sang, caractérisé par 13 siècles de traite transsaharienne et une politique d’extinction démographique par la castration de masse, documentée par l’anthropologue Tidiane N’Diaye. Face à cette entreprise de destruction, nos ancêtres ont fait preuve d’un pragmatisme politique remarquable. Ils ont embrassé la foi pour en faire un bouclier juridique, la jurisprudence médiévale interdisant d’asservir un croyant.
A travers le génie des confréries soufies, l’Afrique a réussi à africaniser l’islam, créant une pratique tolérante, respectueuse de la dignité et des valeurs communautaires ancestrales. La tragédie moderne, et c’est là tout l’enjeu du sursaut national prôné à Ouahigouya, réside dans l’effacement de cette mémoire de résistance au profit d’un mimétisme aliénant. En important des doctrines théologiques ultra- rigoristes, totalement étrangères à l’éthos de l’islam noir, certains de nos concitoyens subissent une forme d’arabisation des esprits.
Ils confondent volontairement la piété religieuse, qui est universelle et respectable, avec la soumission aveugle à un impérialisme culturel d’Orient. Ce comportement relève d’un véritable syndrome de Stockholm civilisationnel : l’ancien conquis se fait le protecteur de la culture de l’ancien conquérant, allant jusqu’à détruire sa propre patrie. L’appel du camarade capitaine Ibrahim Traoré à l’heure du réarmement idéologique impose une bataille qui ne se gagnera pas uniquement sur le front militaire.
La libération totale du Burkina Faso et des pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) exige une reconquête de notre souveraineté mémorielle. Nous devons revendiquer, avec courage, un droit d’inventaire historique global. De la même manière que nous dénonçons les crimes de la colonisation occidentale, nous devons briser les tabous qui entourent les impérialismes de l’Est.
Le patriotisme révolutionnaire doit marcher de pair avec la décolonisation culturelle. En opposant la vérité historique aux dogmes importés, le peuple burkinabè se prémunira contre les tentatives de division. C’est à ce prix, celui de la lucidité et de la réappropriation de notre propre histoire, que l’Afrique écrira son avenir en homme libre, capable de vivre sa foi sans jamais aliéner l’héritage et la mémoire de ses ancêtres.
Dr Jacob Harmeu BEIDE
Auteur et Essayiste






