
L’Assemblée législative de Transition a adopté le 14 janvier 2026 la loi portant statut de la chefferie coutumière et traditionnelle. Nous avons sollicité et obtenu une interview du Dawelg Naaba Boalga Issaka Sourwèma, président de l’Association pour la tolérance religieuse et le dialogue intercommunautaire (ATR/DI), ancien ministre des Affaires religieuses et coutumières et actuel directeur général du groupe de presse Savane Médias. Il se prononce sur les avancées et les défis de cette nouvelle loi.
Sidwaya (S) : Le projet de loi portant statut de la chefferie traditionnelle et coutumière a été adopté le 14 janvier 2026 par l’Assemblée législative de Transition, comment avez-vous accueilli cette nouvelle loi ?
D.N.B : En tant que chef traditionnel, naturellement un tel document de rang législatif qui permet de rendre la gouvernance traditionnelle et coutumière plus formelle et en adéquation avec les autres lois et règlements de la République, ne peut que me réjouir. Indépendamment de cela, je suis également content du fait que depuis des années, je fais partie de ceux-là qui ont travaillé pour qu’il y ait dans le droit positif burkinabè, une loi qui régit la chefferie coutumière et traditionnelle. Toutefois, je dois avouer que je ne suis qu’une petite partie de toute cette galaxie qui a travaillé à cela.
C’est pourquoi, il faut avoir des égards à l’endroit d’une association comme « Racine » (dont je suis un des membres), présidée par le Naaba Baoogo de Gourcy et dont le secrétaire général est le Pr Albert Ouédraogo qu’on ne présente plus. Il faut également penser à l’Association pour la tolérance religieuse et le dialogue intercommunautaire que je préside et qui a participé aux travaux préliminaires. Dans ce sens, je pense qu’il serait injuste d’oublier par exemple les acteurs étatiques à travers les différents ministères, à commencer par celui en charge des cultes et des traditions. Il faut également y ajouter le Conseil supérieur de la chefferie coutumière et traditionnelle (CSCCT) qui a également œuvré inlassablement dans ce sens, et bien sûr d’autres organisations de la société civile qui ont contribué.
Au regard du caractère participatif et inclusif des discussions qui ont été menées, c’est également une source supplémentaire de satisfaction pour moi parce que les autorités auraient pu simplement se contenter de consulter toutes ces personnes, toutes ces organisations, juste pour la forme. Mais non seulement la consultation a eu lieu mais également beaucoup de préoccupations et de suggestions qui avaient été faites par les parties prenantes ont été prises en compte. Je suis en outre d’autant plus ravi qu’aujourd’hui, à l’instar de beaucoup de pays de la sous-région, nous aussi, lorsque nous parlons à nos pairs des autres pays de la sous-région, ressentons une fierté légitime étant donné que nous sommes reconnus par l’Etat burkinabè de façon formelle, à travers justement cette loi qui fait partie dorénavant de l’ordonnancement juridique national du Burkina Faso.
S : Quelle appréciation faites-vous du contenu de cette nouvelle loi ?
D.N.B : Je vais commencer par ce que certains appelleraient les insuffisances. Mais en fait ces insuffisances doivent être considérées comme des défis ; parce que les insuffisances peuvent être négativement connotées ou perçues comme des phénomènes statiques. Or l’appréciation d’une loi ne doit pas contenir des connotations péjoratives. Une loi ne doit pas non plus être statique. Elle est le reflet des rapports de forces qui impriment la cadence de la société sur un sujet à un moment donné de son histoire, du point de vue de sa conception, du point de vue des normes et du point de vue de ses règles.
Parlant de défis, je dirais par exemple que le fait de ne prévoir aucune rémunération en induit au moins un. On peut présumer que cela pourrait limiter la capacité des chefs coutumiers et traditionnels à exercer efficacement certaines missions. Surtout quand on prend le cas des chefs traditionnels ou des chefs coutumiers qui sont dans les zones rurales et dont, par exemple, les moyens matériels et financiers sont limités. Avec cette loi, ils seront plus sollicités que de par le passé parce qu’avant ce sont eux qui avaient l’initiative de faire ceci ou cela ; ou ce sont les populations qui décidaient de les voir pour qu’ils fassent ceci ou bien pour qu’ils fassent cela. Aujourd’hui, en plus de leurs initiatives et de celles des populations, l’Etat leur donne des orientations. Subséquemment, les responsabilités augmentent. Si celles-ci augmentent pendant qu’il n’y a pas de rémunération, cela peut être problématique.
Heureusement que dans l’accomplissement des missions que l’Etat leur confiera, ce dernier ne pourra pas faire l’économie des frais administratifs et de mission. Idem lorsque les chefs coutumiers traditionnels seront amenés à faire rédiger des rapports et il faut espérer que les textes d’application permettent d’y faire face.
Le deuxième élément sur lequel il me paraît utile effectivement d’insister, c’est ce qu’on peut considérer comme une sorte de risque de marginalisation politique des chefs coutumiers et traditionnels. Il leur est exigé la neutralité politique. Personnellement j’y adhère mais il ne s’agit pas d’une affaire personnelle. Il faut prendre du recul et essayer d’examiner les choses en prenant en compte peut-être certaines préoccupations ou certaines interrogations. Certes, la loi protège moralement les chefs parce qu’un chef coutumier ou traditionnel engagé dans la politique partisane ou dans le syndicalisme peut, de par son militantisme, ternir sa réputation à lui et celle de l’institution coutumière.
Par voie de conséquence, il peut, en cas de conflit qu’il doit résoudre, se retrouver être dans la situation désobligeante que lui impose son statut de juge et de partie. Il pourrait ainsi entraîner la communauté sur des voies sans issue. Et donc pour cela, il vaut mieux effectivement qu’il se tienne à l’écart de la politique partisane et du syndicalisme. Comme l’enseigne le proverbe : « Si le crocodile s’attaque au masque qui s’aventure dans la rivière, c’est ce dernier qui l’aura voulu » parce que dans beaucoup de nos sociétés, le masque ne traverse pas la rivière, fut-elle sèche.
Pour en revenir à notre sujet, ça peut être perçu comme une restriction des libertés des chefs coutumiers et traditionnels ou une manière de limiter leur pleine participation citoyenne aux débats publics qui défraient la chronique dans la cité. S’ils ne peuvent pas faire de la politique partisane et s’ils ne peuvent pas faire du syndicalisme, alors il faut peut-être trouver aux chefs coutumiers et traditionnels des mécanismes qui leur permettent de donner leur point de vue sur la marche de leur village, de leur commune, de leur région ou de l’Etat : pas en tant que militants syndicaux ou militants politiques de quelque bord que ce soit mais en tant que citoyens et leaders d’opinion.
Le troisième et dernier point est le suivant : l’application de certaines dispositions nécessite des capacités administratives rigoureuses. Alors cela nous soulève la question des ressources humaines et donc celles des ressources financières. En plus des zones rurales qui peuvent être concernées, il faut s’intéresser à la situation des hautes autorités coutumières et traditionnelles. En effet, l’accomplissement de «leurs missions de service public» est source de soucis sociaux et économiques. Avant l’adoption de cette loi, elles le faisaient. Avec ce texte, elles sont beaucoup plus fondées de le faire parce qu’elles sont adossées à une règle de droit en la matière.
Ces trois préoccupations que je présente sous forme de défis à relever ne sont pas insurmontables. Et je crois qu’aujourd’hui, le gouvernement qui a travaillé à l’adoption de cette loi-là, ne peut qu’effectivement se pencher sur ces préoccupations. S’il y a des difficultés, je pense que nos supérieurs coutumiers et traditionnels sont là et dans le cadre du dialogue que le gouvernement promeut avec les autorités religieuses et coutumières, ces questions peuvent trouver leurs réponses.
S : Quelles sont donc les avancées notables de cette loi ?
D.N.B : Après les défis, je pense qu’il faut aussi évoquer les forces de cette loi-là qui est une reconnaissance officielle juridique de l’institution ou des institutions qui ont gouverné le pays avant la colonisation, ont cohabité avec la colonisation et ont fait plus ou moins bon ménage avec les différents régimes politiques qui se sont succédé après les indépendances. Ces institutions-là ont fait preuve de résilience parce que certains de régimes ont voulu mettre fin à ces institutions mais elles ont toujours trouvé les attitudes et les comportements qui siéent face aux velléités ou pratiques anti-chefferie.
Je pense que maintenant la reconnaissance juridique officielle de ces institutions est un élément important, parce que c’est devenu un élément de l’ordonnancement juridique national. Cela comble l’insuffisance qui était celle de l’encadrement de cette institution. Aujourd’hui, ça l’est suffisamment, au moins en théorie, pour le moment. Et le texte ne fait pas seulement cas des attributions ou des fonctions de la chefferie traditionnelle et coutumière. Elle définit aussi les limites de ces attributions. Ces limites sont importantes et elles ont été assez bien définies dans la loi.
Cette loi-là vient de façon juridique apporter une contribution à la cohésion sociale en ce qu’elle renforce le rôle des chefs coutumiers et traditionnels dans la prévention, la gestion et la résolution des conflits. Aujourd’hui plus qu’hier, on en a besoin pour que nous puissions venir à bout de ceux qui nous agressent et résoudre les problèmes intercommunautaires et interreligieux qui nous tenaillent. Quelle que soit son appartenance religieuse, le chef doit traiter les différentes confessions religieuses avec équité. Ensuite, quels que soient les différents groupes socio-ethniques auxquels il a affaire dans sa localité, le chef coutumier est obligé de les traiter tous avec équité et à être inclusif dans la gouvernance de la communauté. Tout cela lui permet de contribuer et de travailler à l’épanouissement du pays et au retour de la paix.
Ensuite, les retombées positives de cette loi résident aussi dans le fait d’encadrer les investitures et d’interdire les auto-proclamations, les doubles ou les triples intronisations en exigeant que toute investiture fasse l’objet d’un procès-verbal qui respecte les coutumes en vigueur au sein de la communauté de la localité. Cela renforce la légitimité des chefs traditionnels et coutumiers. Pour ce qui concerne le ressort coutumier de Sa Majesté le Moogho Naaba, la légitimité c’est d’abord Dieu. Pour les chefs coutumiers qui sont intronisés par Sa Majesté le Moogho Naaba, celui-ci est leur première source de légitimité, leurs ancêtres la deuxième et les populations de leur localité la troisième.
Ce qui est positif également de mon point de vue, c’est la neutralité politique. La neutralité politique et le non-engagement des chefs coutumiers et traditionnels dans les activités politiques préservent leur légitimité et la considération morale qu’on doit avoir à leur endroit. Ça les conforte dans leur rôle de médiateurs et de garants de la paix.
Enfin la coordination et le registre officiel sont des aspects positifs de cette loi. Avec le registre et l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, se dire chef sans l’être dans la réalité sera de plus en plus difficile car les impostures seront facilement démasquées. Le registre contribuera à rendre cette institution beaucoup plus respectable et à éviter que des imposteurs ne salissent par leur comportement l’image de cette institution.
Pour terminer, on peut ne pas être tout à fait d’accord avec certains aspects de cette loi mais le principe de son existence est déjà fondamentalement important. Il est impossible d’arriver à ce qu’une loi soit absolument parfaite, une loi soit acceptée par tous. De toute façon, une loi n’est pas statique, elle est dynamique. On peut travailler à améliorer ce qui existe déjà et ça nous évite de réinventer la roue.
S : Le Burkina Faso mène des actions depuis quelques années pour retrouver sa souveraineté. Cette loi sur la chefferie, peut-elle davantage contribuer à la refondation du Burkina ?
D.N.B : Le fait même d’adopter cette loi participe déjà à la refondation au niveau des institutions. Et refonder l’Etat implique une bonne dose de souveraineté dans la mesure où elle vient en rupture avec ce qui existe. Les actes de refondation et de souveraineté du reste ne peuvent pas être posés sans les chefs coutumiers et traditionnels. D’ailleurs, quand on parle de la lutte contre le terrorisme et de la résolution des problèmes sécuritaires, les chefs coutumiers et traditionnels, dans leur mission de prévention, de gestion et de résolution des conflits, font partie des acteurs qui se trouvent au centre de ces thématiques.
Refonder l’Etat, c’est permettre à ces légitimités coutumières de puiser dans les mécanismes et dans les modes traditionnels de prévention et de résolution des conflits que les ancêtres leur ont légués, de prendre en compte de ce que la vie leur enseigne comme leçons et de s’enrichir des connaissances du monde actuel pour participer à la construction d’une société meilleure. Cela étant, il faut qu’au niveau de l’Etat, de la société civile et des autres partenaires, un travail d’information et surtout de formation soit fait pour que les chefs traditionnels et coutumiers et l’opinion publique s’approprient cette loi et ses textes d’application. Ainsi, les premiers concernés pourront jouer efficacement leur rôle et le grand public pourra participer plus conséquemment à la mise en œuvre de ces textes. Dans cette optique, leur traduction dans les langues nationales est impérative.
S : La loi prévoit la mise en place d’une structure de coordination, comment voyez-vous cette structure de coordination ?
D.N.B : Pour la coordination, le Conseil supérieur de la chefferie coutumière et traditionnelle (CSCCT) existe déjà. Rien ne dit que c’est ce conseil qui jouera ce rôle mais rien aussi n’empêche qu’on l’adopte comme structure de coordination ; quitte à le réaménager dans la forme et dans le fond. Déjà, ce conseil effectue un travail de coordination et il a aussi le mérite d’exister quel que soit ce qu’on peut en dire. On peut aussi créer une autre structure avec un autre nom qui va prendre en compte certaines attributions et missions du CSCCT. En tout état de cause, pour que le gouvernement ait un interlocuteur qui soit légal et légitime, il faut quelque part qu’il y ait une structure représentative des différentes sensibilités sociopolitiques traditionnelles du pays. La réflexion est en train de se mener. Nul doute qu’il y aura des consultations non seulement avec les membres du CSCCT mais également avec des personnes de ressources de manière à rendre la future structure de coordination conforme aux textes de la République et susceptible de contribuer à apporter des réponses aux préoccupations qui sont aujourd’hui celles du Burkina, en matière de renforcement de la cohésion sociale et du vivre-ensemble.
Interview réalisée par Abdoulaye BALBONE





