Pisciculture et transformation du poisson: Adèle Djiry et Dabouonibé Somé forcent l’adminiration dans le Djôrô

De superbes spécimens de tilapias tout juste sortis des bassins de la ferme piscicole « Faso démè », à Bâtié.

Considéré jusqu’à une période récente comme un domaine réservé aux hommes, le secteur de l’élevage est depuis peu pris d’assaut par les femmes. Elles sont de plus en plus nombreuses à s’y investir, améliorant ainsi leur autonomie financière. Dans la région du Djôrô, Adèle Djiry inspire par sa production et sa vente d’alevins à Batié, tandis que Dabouonibé Somé s’impose comme un modèle dans la transformation de poisson à Bapla Birifor.

Calmes étaient les eaux des douze bassins de la ferme piscicole « Faso démè », en cette matinée du jeudi 25 juin 2026. Nous sommes à quelques cinq kilomètres de la ville de Bâtié, dans la province du Noumbiel. Immergés, les petits poissons attendent impatiemment d’être nourris. A l’heure habituelle, la promotrice, Adèle Djiry, se présente les mains chargées. Au premier bassin, dès qu’ils aperçoivent l’ombre de la jeune femme de 28 ans, les Tilapia font vibrer la surface de l’eau.

A chaque jet de nourriture, les géniteurs mâles s’empressent de sortir la tête de l’eau, comme pour dire merci à leur bienfaitrice, avant de rejoindre les femelles. Le même exercice se poursuit dans les onze autres bassins et deux grands étangs de grossissement où ondulent carpes, silures et tilapias. Installée à Bâtié depuis 2025, Adèle Djiry vit chaque jour sa passion pour la pisciculture. « C’est un rêve d’enfant. Dans les années 2005-2006, lorsque je partais en vacances chez mon père à Koumana, commune de Bondokuy, région de Bankui, j’allais au marché avec 100 ou 200 francs CFA pour acheter des poissons et les mettre dans une bassine. Mais, ils mouraient très vite. Personnellement, je ne peux pas passer devant un vendeur de poissons frais sans avoir des frissons.

Accompagnée de son père, Lansélé Djiry, la promotrice de la ferme piscicole « Faso démè », Adèle Djiry, nourrit ses poissons.

Je suis naturellement attirée par ce monde », raconte Adèle Djiry. La promotrice de « Faso démè » explique qu’après l’obtention de son diplôme du baccalauréat en filière agroalimentaire au Lycée professionnel régional Guimbi Ouattara de Bobo-Dioulasso, elle a opté pour les études universitaires en management de la qualité en industrie agroalimentaire à l’université Daniel-Ouézzin-Coulibaly de Dédougou. Après deux années de formation et vu les conditions difficiles, elle a sollicité l’aide de son père pour se lancer dans la pisciculture.

Ce dernier a accepté de financer sa formation, laquelle étant essentiellement théorique au Burkina. Elle dit avoir demandé à aller à la ferme piscicole Diallo Boubacar de Bamako (au Mali), en 2022, pour renforcer ses connaissances pratiques. Trois mois de stage intense et purement pratique ont suffi à Adèle Djiry pour faire éclore ses compétences en pisciculture. Son père, Lansélé Djiry, major des urgences médicales au Centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) de Bâtié, témoigne : « Sa passion, elle l’a nourrie depuis toute petite. Après ses quatre années de formation en agroalimentaire et deux ans de spécialisation en management de la qualité, lorsqu’elle a émis le souhait de parfaire sa formation au Mali, je l’ai accompagnée financièrement.

A son retour, il a fallu m’endetter en garantissant mon Permis urbain d’habiter (PUH). Avec l’aide d’un ami orpailleur, nous avons pu bâtir le site et installer Adèle sur ce terrain acquis grâce à ma belle-famille ». Au-delà de la fierté légitime qu’il éprouve, Lansélé Djiry assure qu’il restera toujours aux côtés de sa fille pour l’aider à réaliser ses ambitions. Deuxième d’une fratrie de six enfants, la jeune femme se réjouit de ses débuts prometteurs, affichant un chiffre d’affaires journalier d’environ 100 000 F CFA.

« Je suis folle de joie quand je regarde mes larves. Je suis vraiment fière de moi. C’est le résultat d’années de travail et du dévouement de mon équipe. La pisciculture est une activité très rentable. Je produis 20 000 alevins par mois et, les jours de vente, je peux empocher 100 000 F CFA ou plus », confie Adèle, avant d’inviter la gent féminine à s’engager sans hésiter dans le secteur, tout en s’armant de patience.

­­Elie Djoussou, le maître d’œuvre de « Faso démè »

Recruté par la ferme « Faso démè », le technicien supérieur béninois Elie Djoussou met son expertise au profit d’une production d’alevins parfaitement maîtrisée.

Bâtie sur un terrain de plus d’un hectare à l’entrée de la ville de Bâtié, la ferme compte douze bassins, trois grands étangs et une grande salle d’écloserie comprenant plusieurs vases communicants. Sur les lieux, un jeune Béninois de 28 ans s’active depuis février 2026. Elie Djoussou, étudiant en Master II en aquaculture (spécialité pêche maritime), a attrapé le « virus du poisson » à l’Université nationale d’agriculture (UNA) du Bénin. Sa licence en poche, il a d’abord travaillé au centre pilote de production agricole du Bénin, avant d’être recruté par la ferme « Faso démè ».

Chaque mardi matin rime avec récolte pour ce technicien rigoureux, qui effectue au préalable un contrôle méticuleux de l’eau, des cycles de ponte et de l’éclosion. « Pour obtenir les larves, l’opération se déroule tous les mardis. Une fois les œufs récupérés dans la bouche des femelles, je procède au nettoyage, puis au contrôle des paramètres de l’eau (oxygène, température et pH). Une extrapolation nous permet d’estimer le nombre de larves, avant de régler les vannes d’oxygénation. 72 heures plus tard, les larves éclosent et se laissent porter par le courant jusqu’au réceptacle.

Chaque larve y vide sa réserve vitelline, ce qui rend son tube digestif fonctionnel », explique-t-il. Pour lui, cette étape est cruciale pour réussir l’inversion sexuelle, qui dure 21 jours. « C’est ainsi que nous obtenons les petits poissons qui seront nourris dans les étangs extérieurs. A la ferme « Faso démè », nous produisons des monosexes, c’est-à-dire uniquement des mâles, grâce à des hormones fabriquées sur place. Nous favorisons une croissance rapide pour produire en quantité, approvisionner les cages flottantes aménagées par le gouvernement à Bapla, et surtout optimiser la rentabilité, car l’objectif premier d’un entrepreneur reste le profit», a-t-il dit. Et, c’est justement cet objectif de rentabilité que poursuit également Dabouonibé Somé, transformatrice de poissons fumés à Bapla Birifor.

Dabouonibé Somé, la reine du poisson fumé

Des œufs de tilapia en incubation au sein de l’écloserie de la ferme.

Assis sur des bancs aux abords de la route nationale 12, reliant Diébougou à Gaoua, dans la province de la Bougouriba, des clients patientent, en ce mercredi matin du 24 juin 2026, devant l’atelier de Dabouonibé Somé, à Bapla Birifor. Chaque jour, elle transforme le poisson frais en poisson fumé ou frit. Amado Ouédraogo est un habitué. Venu acheter du poisson frit, il attend son tour avec impatience : « Je viens toujours ici parce que ses produits sont d’une qualité irréprochable et elle maîtrise la friture à la perfection. Elle se démarque des autres vendeuses de la localité qui utilisent du poisson importé », confie- t-il, les yeux rivés sur la marmite bouillonnante.

Ce jour-là, Dabouonibé Somé, 31 ans, n’échappe pas à sa routine. Elle s’est approvisionnée à l’aube auprès des pêcheurs locaux et au barrage de Bapla, où l’élevage en cages flottantes est en plein essor. Ses seaux regorgent de carpes (communément ap-pelées fausses carpes ), de mâchoirons, de silures et de poissons-dormants. Après le nettoyage, l’écaillage et l’éviscération, Dabouonibé utilise des tenailles pour sectionner les épines acérées des mâchoirons, découpe les pièces et les plonge dans une grande friteuse à gaz. Après une dizaine de minutes de cuisson, les morceaux cuits rejoignent les étals.

« J’ai choisi le poisson parce que c’est la ressource disponible ici », explique celle qui a démarré cette activité en 2017, alors qu’elle était en classe de seconde. « C’est en 2020, avec la suspension des cours due au Covid- 19, que je me suis définitivement lancée. J’étais en terminale, mais je n’ai aucun regret d’avoir quitté les bancs de l’école pour la transformation, car, cette activité nourrit aujourd’hui toute ma famille », se réjouit l’entrepreneure. Pourtant, le poisson frit n’est que la face visible de son business. Sa spécialité reste le poisson fumé, dont elle traite entre 200 et 1000 kilogrammes par jour. Equipée d’un four traditionnel et d’un four moderne à dix étagères, elle maîtrise la chaîne de fumage et de conservation.

Ce séchoir moderne peut fonctionner au gaz, au charbon ou au bois. Selon elle, le poisson fumé est bien plus lucratif : « La friture demande beaucoup d’huile et de gaz, et les clients achètent au détail. Le poisson fumé, lui, se vend en gros à 5 000 F CFA le kilogramme. C’est là que se trouvent les grosses commandes. Je construis actuellement un autre magasin à Navièlgane pour étendre mon réseau et accroître mes revenus ». Grâce à cette activité, Dabouonibé subvient à ses besoins, épaule son époux pour la scolarisation des enfants et participe aux charges ménagères.

Elle encourage vivement les femmes à investir ce créneau porteur. Son seul regret ? Le manque d’électricité stable pour conserver le poisson frais plus longtemps.

Le PRECEL, puissant levier technique et financier

Equipée d’un four traditionnel et d’un modèle moderne à Bapla Birifor, Dabouonibé Somé maîtrise désormais toute la chaîne de fumage et de conservation. Elle traite ainsi entre 200 et 1 000 kilogrammes de poisson par jour.

Pratiquée de plus en plus par les femmes dans la région du Djôrô, la pisciculture se professionnalise à grands pas. Grâce à l’accompagnement du Projet de résilience et de compétitivité de l’élevage (PRECEL), de nombreuses actrices bénéficient de formations techniques, de matériel moderne et d’un meilleur accès aux financements, transformant une activité de subsistance en de véritables Petites ou moyennes entreprises (PME).

C’est le cas de Dabouonibé Somé qui, grâce au projet, a obtenu un magasin de stockage, des tables, des bouteilles de gaz, des glacières et son fameux four moderne. Seule productrice d’alevins de la région, Adèle Djiry salue elle aussi ce coup de pouce : « Grâce aux nouvelles pratiques acquises, mon objectif d’atteindre six millions d’alevins mâles par an se rapproche. Le chemin est encore long, c’est pourquoi je sollicite à nouveau l’appui du gouvernement via le PRECEL pour franchir un cap et attirer des investisseurs internationaux », a-t-elle confié. Taon-yi-Pouor Somé, assistant suivi-éva-luation et capitalisa- tion du PRECEL à la Direction régionale en charge des ressources animales du Djôrô, confirme l’impact du projet : « Parmi les 50 % de femmes ayant bénéficié de l’appui du projet dans la région, Dabouonibé Somé et Adèle Djiry sont des modèles d’excellence ». Il invite les autres femmes à leur emboîter le pas : « C’est un secteur en plein essor. Le PRECEL répond présent via des appels à projets.

« Parmi les 50 % de femmes ayant bénéficié de l’appui du projet dans la région, Dabouonibé Somé et Adèle Djiry sont des modèles d’excellence », témoigne Taon-yi-Pouor Somé, assistant suivi-évaluation et capitalisation du PRECEL.

Après présélection du comité technique provincial et la validation par le comité régional, le projet subventionne les investissements à hauteur de 70 % pour les femmes et les jeunes (les bénéficiaires apportant 30 %). Pour les hommes de plus de 35 ans, la prise en charge est de 60 % contre un apport personnel de 40 %. », précise l’assistant suivi-évaluation et capitalisation du PRECEL. Harouna Zallé, chef de service des productions animales à la Direction régionale en charge des ressources animales du Djôrô, renchérit avec enthousiasme : « L’élevage se porte à merveille dans la région du Djôrô. Les femmes s’investissent massivement dans les filières porcine, ovine, caprine, avicole et piscicole. Avec l’offensive agro-sylvo-pastorale lancée par les plus hautes autorités, tous nos techniciens sont mobilisés sur le terrain pour guider les acteurs vers l’autosuffisance », a-t-il dit.

Karim DIANDA


Le vibrant hommage à la promotrice de « Faso démè »

En déplacement à Bâtié dans la matinée du jeudi 25 juin 2026, le directeur régional de l’agriculture, de l’eau, des ressources animales et halieutiques du Djôrô, Moussa Ramdé, a tenu à féliciter chaleureusement la promotrice de la ferme piscicole «Faso démè », Adèle Djiry. Pour l’occasion, le Directeur régional était accompagné du Directeur provincial chargé des ressources animales, Yacouba Ouattara, et de plusieurs collaborateurs. Moussa Ramdé a également transmis les encouragements appuyés de la hiérarchie à celle qui s’impose aujourd’hui comme l’unique productrice d’alevins de toute la région du Djôrô. Véritable maillon fort de l’aquaculture locale, Adèle Djiry vise une production record de six millions d’alevins mâles par an. Un objectif stratégique qui permettra d’approvisionner à grande échelle les cages flottantes aménagées par le gouvernement à Bapla, dans la province de la Bougouriba.

K.D.

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